Le projet local – Alberto Magnaghi, 2003

Alberto Magnaghi, Le Projet Local, Editions Mardaga, 2003 pour la version française, p.116

L’auteur

Né en 1941, Alberto Magnaghi, est architecte et urbaniste. Il enseigne également en tant que professeur à l’université de Florence où il dirige un laboratoire dédié à l’habitat écologique. Il est particulièrement connu (et reconnu) pour son travail théorique sur la question du territoire, ainsi que pour avoir fondé la Société des Territorialistes.

Son travail développe une pensée « territorialiste » qu’il oppose à la conception actuelle de notre environnement qu’il juge comme sectorielle (on sépare l’habitat du travail, l’historique de l’actuel, etc…) et dont il remet vivement en question le bon fonctionnement : en dehors du plan économique, notre société (au travers de nos villes)  bénéficie-t-elle vraiment de cette approche ? Ou, au contraire, celle-ci appliquée à la fabrique de la ville, n’a-t-elle pas dégradée notre cadre de vie ? Voilà en quelques mots ce que Magnaghi s’attache à nous expliquer et démontrer tout au long de cet ouvrage.

Par ailleurs, au-delà de son engagement professionnel à proprement parler, Alberto Magnaghi s’investit également sur le plan politique à une échelle locale (celle qu’il défend) où il travaille avec différentes communes italiennes, notamment sur les questions de démocratie participative. Son travail peut donc être considéré comme la synthèse d’une réflexion théorique et d’un engagement de terrain, ce qui lui donne une dimension qui n’est pas « simplement » utopique mais également réalisable. Et c’est précisément sur ce principe d’utopie réalisable que son travail sur Le Projet Local repose. Il s’agit de s’attaquer d’une part au modèle actuel tout en en proposant un modèle alternatif certes théorique mais bien réalisable.

Résumé de l’ouvrage

Le Projet Local se décompose en deux temps. Dans une première partie, Alberto Magnaghi dresse un constat de l’organisation de notre société et de son rapport au développement durable tandis que dans une seconde partie il détaille sa vision d’une société fonctionnant sur un modèle territorial.

C’est principalement cette première partie qui va nous intéresser pour ce qui relève des relations entre le climat et la ville et plus généralement entre l’écologie et l’urbanisme, soit le thème de l’électif. En effet, bien que l’ouvrage en tant que tel ne rentre pas en détail dans la relation entre ville et climat, il pose cependant les bases d’une approche originale de la question écologique tout en soulevant également les limites de notre approche actuelle (depuis la publication du rapport Brundtland).

L’auteur commence donc par dresser un portrait de la métropolisation qu’il considère comme un phénomène grave de déterritorialisation, à savoir de rupture du lien entre un milieu urbain et son environnement entraînant de ce fait un certain nombre de problématiques aussi bien sociales, culturelles qu’écologiques. Cette évolution serait notamment due à une vision extrêmement fonctionnaliste de l’environnement (au sens large), celui-ci n’étant non pas considéré comme un socle, un cadre à partir duquel bâtir le milieu urbain, mais comme un réservoir dans lequel on pourrait puiser à volonté les ressources nécessaires à l’établissement de ce que l’on a élevé au rang de modèle : la métropole. On peut y voir un phénomène d’industrialisation et standardisation de la fabrique de la ville… C’est cette même approche fonctionnaliste qu’il distingue dans l’interprétation la plus courante du développement durable qui se développe à la fin du XXe siècle.

Il observe en fait trois courants du développement durable. Le premier est celui fonctionnaliste (qu’il nomme théorie de l’éco-compatibilité) consistant à ajuster notre modèle actuel afin qu’il ne charge pas au-delà de sa capacité de résistance le territoire. On a donc une primauté des activités « industrielles » humaines sur la nature. Le second est celui bio-centrique consistant à maintenir à tout prix l’équilibre des biosphères et éventuellement à créer des milieux de « hautes qualités environnementales ». Enfin, le troisième courant – celui de Magnaghi –  est celui territorialiste à la base duquel il pose quelques prérequis. Tout d’abord, il faut accepter le fait que toute activité humaine fera évoluer l’écosystème dans lequel elle aura lieu. Ensuite, il faut accepter le fait que ce qui est en jeu dans le développement durable n’est pas la survie de la Terre (celle-ci étant un milieu incroyablement résilient) mais plutôt celle de villes, populations humaines, animales et végétales. En partant de là, la démarche territorialiste consiste non pas à privilégier la nature face à l’Homme ou vice-versa mais à tenter de former de nouveaux milieux permettant une cohabitation (une symbiose) entre tous les composants qui le forme.

C’est à partir de ces différentes remarques qu’Alberto Magnaghi forme son Projet Local qu’il pense comme une utopie réalisable.

Ce projet se fonde sur le principe de subsidiarité (fonctionnement sur un modèle décisionnel bottom-up), l’économie locale et les ressources locales, qui sont par conséquent régulées par les acteurs locaux et non pas par des règles exogènes, ainsi que sur les spécificités du territoire où il s’implante (son histoire, ses caractéristiques particulières, etc…). La ville ainsi formée a alors une véritable raison d’être là où elle se trouve et ne pourrait en aucun cas se trouver ailleurs.

Cette démarche, qui vise à créer une véritable symbiose entre la ville et son territoire, rend cette symbiose bien plus résiliente que nos métropoles actuelles : il ne s’agit plus à force de technologies de réussir à implanter un modèle sur un territoire donné mais de développer un modèle unique adapté à son territoire. Face aux évolutions climatiques actuelles, cette notion semble fondamentale…

Contextualisation de l’œuvre

Pour comprendre toute la portée de cette œuvre, il est nécessaire de la replacer dans son contexte. Elle est écrite à la toute fin du XXe siècle, une période de grands changements sociétaux autour du monde : suite à la chute du bloc de l’est, la mondialisation bat son plein, on commence à retrouver les mêmes enseignes, la même architecture, les mêmes modes de vie autour du monde, il n’y a plus de conflit ouvert engageant de « grandes puissances ». En parallèle à cette « ouverture », une nouvelle problématique émerge : l’écologie, que l’on nomme alors développement durable. L’explosion démographique à laquelle on assiste depuis maintenant la première moitié du XXe siècle conduit au développement des espaces urbains qui prennent alors la forme de métropoles. Ces mêmes métropoles se veulent alors le symbole de l’aboutissement du progrès et l’objectif à atteindre.

C’est dans ce cadre qu’Alberto Magnaghi rédige cet ouvrage qui joue aussi bien le rôle d’avertissement à l’égard de notre manière d’aborder ces changements que le rôle de manifeste pour une autre conception de la ville. C’est sans doute à cette double approche qu’il doit son succès dans les milieux de l’architecture, de l’urbanisme et de la sociologie (du moins en Europe), surtout qu’Alberto Magnaghi est déjà particulièrement réputé dans son domaine (il a déjà publié un certain nombre d’ouvrages) et n’est pas qu’un simple théoricien puisqu’il est aussi engagé sur le terrain.

Quelques mots et concepts clés 

Milieu : Ensemble des éléments matériels et des circonstances physiques qui entourent et influencent ou conditionnent les cellules, les organismes vivants ; domaine où s’effectue une réaction. Espace naturel ou aménagé qui entoure un groupe humain et dont les contraintes climatiques, biologiques, politiques, etc. retentissent sur le comportement et l’état de ce groupe. Il s’agit non pas simplement d’un espace, d’un lieu, mais aussi des interactions qui y prennent place.

Environnement : Ensemble des éléments et des phénomènes physiques qui environnent un organisme vivant, se trouvent autour de lui.

Territoire : Le territoire peut être vu comme le milieu d’une ville, l’environnement, le système dans lequel celle-ci se déploie et les relations qu’elle y entretient.

Résilience : Capacité d’un système à revenir à l’équilibre après une perturbation.

Déterritorialisation : Phénomène de perte de liens d’une forme urbaine avec son environnement.

Subsidiarité : Le principe de subsidiarité est une maxime politique et sociale selon laquelle la responsabilité d’une action publique, lorsqu’elle est nécessaire, revient à l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés par cette action.

Quelques références et ouvrages associés

  • NAESS Arne, « The shallow and the deep, long range ecology movement. A summary », Inquiry, 1978, p95-100
  • MEADOWS Dennis,MEADOWS Donella, RANDERS Jorgen, The limit to growth, Editions Universe Books, 1972, 205 pages
  • HARLEM BRUNDTLAND Gro, Our Common futur, Editions Oxford University Press, 1987

Analyse critique

L’analyse que je développe ici est une analyse tout à fait personnelle et particulièrement liée aux travaux que j’ai pu mener au sein de l’école d’architecture, dont notamment mon mémoire qui portait sur la question des utopies vertes. Il s’agit cependant d’un propos très condensé et peu donc parfois manquer de nuances.

Cet ouvrage pose à mes yeux des bases de réflexion qui sont particulièrement intéressantes à exploiter. Alors, on peut contester sa critique systématique de la métropolisation, à laquelle on doit aussi quelques progrès notamment sur les plans techniques, de la santé, du confort, etc. Mais les limites qu’il soulève sont pourtant bien réelles. Quel rapport nos villes ont-elles encore avec leur territoire, au-delà des quelques quartiers historiques qui subsistent ? Les nouveaux quartiers qui apparaissent à Nantes comme à Toulouse ou à Lyon ne sont-ils finalement pas similaires ? Pourtant, ils ne sont pas confrontés aux même problématiques, liés aux mêmes cultures, ne subissent pas le même climat… Cette réflexion peut être appliquée à une échelle plus réduite, non pas celle d’un pays mais d’une ville, d’un quartier.

Ce qu’il faut à mon sens comprendre ce sont les dangers d’une approche fonctionnaliste, « standardisée », qui conduit à créer des espaces qui ne sont pas en adéquation avec leur milieu et cette inadéquation est aussi bien source de surconsommation énergétique que de problèmes de méso et microclimats locaux (l’esplanade de la Défense et son vent par exemple…. ou encore îlots de chaleur urbains).

Mais je vais pousser la réflexion encore un peu plus loin en la mettant en lien avec mon travail de mémoire (dans le cadre du master à l’ENSA Nantes) sur la question des Utopies Vertes. On a dit que l’approche fonctionnaliste consiste à ajuster notre modèle (ou à l’améliorer techniquement) de manière à pouvoir conserver notre modèle actuel (société mondialisée, industrielle, importance du progrès technique). Pour emprunter les mots de l’auteur : « L’approche fonctionnaliste confie la résolution des problèmes environnementaux à la science et à la technique : les dommages liés au développement se résolvent par quelques efforts supplémentaires dans la construction d’une seconde nature artificielle ». Cette approche est en réalité plutôt ancienne puisque dans sa logique elle découle directement de l’humanisme, ce mouvement se caractérisant notamment par sa foi en l’Homme, en ses capacités techniques et en sa sagesse.

Et c’est là que je m’interroge quand, aujourd’hui, la principale réponse que l’on peut entendre face au changement climatique est que l’on va suffisamment progresser technologiquement pour y répondre. C’est précisément ce que l’on peut observer dans les projets utopiques de villes vertes. Or, on sait pertinemment que, plus une technologie est évoluée, plus elle nécessite de ressources (énergie grise) et qu’en parallèle, comme l’exprime très clairement le rapport Meadows, les ressources terrestres dont l’on dispose sont limitées ce qui implique que la croissance et le progrès également…

Aussi, comme nous interrogeons les « liaisons dangereuses » entre la ville et le climat dans le cadre de l’électif, il me semble fondamental de considérer cet aspect prospectif : au-delà des questions de relations directes aux climats (îlots de chaleur, adaptation aux phénomènes météorologiques, etc…), quelle vision de la ville du futur avons-nous ? Cette vision représente-elle bien une solution ou une prolongation de notre modèle actuel, entretenu à grand renfort de technologies ? Et si c’est le cas, nos capacités techniques et sociales sont-elles suffisantes pour assurer la résilience de ces villes ?

En somme, dans le cadre de la fabrique de la ville et de son développement futur, ne sommes-nous pas en train de jouer avec le feu (ou plutôt la nature, notre survie et notre bien-être en l’occurrence) ?

Quel impact personnel ?

Je ne crois pas que cet ouvrage peut réellement avoir un impact sur ma vie professionnelle future mais toujours est-il qu’il en a déjà eu un sur mes études (en architecture) et sur ma manière d’approcher les problématiques d’urbanisme et d’écologie. Je dirai que ce livre m’a permis de m’ouvrir à un pan de l’urbanisme et de l’écologie que je ne connaissais pas encore réellement, celui de la deep ecology (conceptualisée par Arne Naess, voir références) qui est lui-même associé à un concept devenu relativement célèbre : la permaculture (qui ne se résume pas à la simple question de culture maraîchère, étant avant tout une logique de conception).

Bien que je ne pense pas travailler plus tard dans un domaine me permettant d’utiliser ces concepts de manière directe, il n’en reste pas moins que cette lecture m’aura ouvert à un sujet que je suis maintenant de plus près.

 

Par Cyril Butel, le 17/04/2018

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