We Feed the World – Erwin Wagenhofer, 2005

Erwin Wagenhofer, un cinéaste engagé

Erwin Wagenhofer a reçu une formation de technicien du cinéma. Il se réoriente cependant très tôt vers la réalisation de courts-métrages. Au fil de sa carrière, le format de ses œuvres s’est progressivement rallongé et celles-ci ont acquis une dimension plus militante. Wagenhofer est aujourd’hui professeur à l’Université d’Art de Vienne en Autriche et ses deux documentaires les plus notables sont We feed the World et Let’s Make Money. Ses œuvres reposent sur une dénonciation des dérives des systèmes capitalistes agricoles ou financiers.

Synopsis et méthode

Ce film revient sur le système agricole tel qu’il est au début du XXIe siècle. C’est une libre interprétation du livre L’Empire de la Honte de Jean Ziegler. L’altermondialiste membre des Nations Unis y dénonce un système agricole ultra-privatisé qui se permet d’écraser tous ses petits acteurs et  qui leur ôte leur propriété ainsi que leurs libertés.

Erwin Wagenhofer revient sur cette problématique en menant une enquête de terrain et en réalisant des interviews des différents maillons de la chaîne. En donnant la parole à chaque partie prenante, Wagenhofer renforce la puissance de son message car le spectateur se sent alors libre de choisir parmi les différents arguments et c’est lui qui juge de leur fiabilité. Il est cependant à noter que le montage du film est tout de même à charge contre les industriels de l’agroalimentaire et leurs politiques productivistes.

Mots clés

Privatisation des ressources naturelles : Politique publique consistant à vendre la propriété de ressources vitales qui étaient auparavant gratuites ou bien contrôlées par l’Etat. L’impact sur la société d’une telle mesure est presque immédiat car il peut couper l’accès aux ressources pour les plus pauvres.

Contenerisation : Ce terme désigne le fait de transporter de la marchandise par conteneur. Le véritable démarrage de la conteneurisation intervient dans les années 1960. Aujourd’hui, le parc mondial compte 11 millions de conteneurs maritimes. La conteneurisation a permis l’augmentation très nette des échanges de marchandise par bateau et, par voie de conséquence, l’explosion des émissions de CO2 dues au trafic maritime.

Paupérisation des paysans : Appauvrissement continu des petits producteurs souvent constaté dans les pays en développement.  Les paysans démunis de leurs terres émigrent donc souvent vers la ville ce qui accentue le phénomène d’urbanisation.

Déforestation : Disparition des forêts due à l’action humaine. Cette disparition se fait souvent au profit d’activités agricoles et engendre une hausse mondiale du taux de CO2 gazeux. On constate également la disparition des nombreuses espèces animales qui sont délogées de ces bois.

Industrialisation et Mondialisation agroalimentaire : Tendance soutenue par la conteneurisation, elle consiste en un échange mondial de denrées alimentaires et à la transformation de ces dernières dans des usines souvent décentralisées.

Sujets et problématiques majeurs du film

La production de céréales, symbole d’un gâchis général

Le documentaire débute sans aucune voix off. Un ouvrier raconte que chaque jour, depuis plus de 10 ans, il transporte inlassablement de nombreuses miches de pain. C’est alors que l’on voit un camion jeter toutes ces miches dans un immense entrepôt. Le spectateur comprend donc que tout ce pain est rassis et immangeable. Le gâchis est de telle ampleur que chaque jour, l’équivalent de la consommation de la deuxième plus grande ville d’Autriche est détruit tandis que ce pain est encore comestible. La société occidentale n’est donc pas capable d’estimer les besoins de sa population et préfère produire plus pour éviter la rupture de stock. Cette suproduction est permise grâce à des matières premières très peu chères. Fort du constat du gâchis en bout de chaine, Wagenhofer décide, par le biais de son film, de montrer la complicité implicite des producteurs et des politiciens dans ce gigantesque gâchis.

C’est donc dans un champs que l’enquête se poursuit. On y voit un fermier qui affirme que, conformément aux exigences de l’Union Européenne, il met chaque année certaines de ses terres en jachère. Cependant, celles-ci ne sont pas totalement mises au repos puisque l’agriculteur y fait tout de même pousser du maïs qu’il utilise comme combustible de chauffage. Cette absurdité témoigne des effets pervers que peut avoir une politique publique. En effet, la jachère est financée par l’Union Européenne pour permettre de garder les sols sains. Dans les faits, l’Union européenne paye pour que des denrées soient gaspillées et que ses sols soient appauvris à cause d’un productivisme acharné.

La Politique Agricole Commune a un autre inconvénient mondial. Aidé par la conteneurisation et le transport routier à faible coût, les denrées produites en Europe se retrouvent souvent sur les marchés africains. Or, dans cette région du monde, les paysans ne sont pas subventionnés par leur pays et leurs techniques de production sont moins perfectionnées. Leurs produits sont donc plus chers. Ce phénomène crée un déséquilibre immense et accentue la paupérisation de la classe paysanne dans les pays défavorisés. Ces classes sociales ne sont donc plus à même de se procurer de quoi se nourrir et cela engendre des famines artificielles qui encouragent les populations à s’exiler en ville. Le réalisateur n’hésite pas à parler de « meurtre » pour qualifier ce qu’il se passe encore actuellement en Afrique et également sur d’autres continents. De plus, Erwin Wagenhofer souligne le fait que l’on observe le même phénomène en Amazonie où les paysans ne peuvent pas rivaliser face aux champs immenses créés en détruisant la forêt tropicale pour 1 centime du mètre carré. En effet,  c’est une surface grande comme la France et le Portugal qui a été amputée au poumon du monde pour pouvoir exporter des tonnes de céréales aux quatre coins du monde. Cette déforestation abusive symbolise à elle seule la logique de productivisme abusif que le réalisateur souhaite dénoncer.

L’élevage intensif, symbole d’une centralisation totale

L’auteur de We feed the World souhaite également pointer du doigt la centralisation de l’économie agricole en prenant pour exemple l’élevage intensif. Il se rend alors dans un élevage/abattoir de poulets en Allemagne qui fournit une grande partie de l’Europe. Ce genre d’usine à chair animale montre qu’un seul lieu peut produire et commercialiser de la nourriture pour tout un continent.

Si de tels élevages peuvent exister, c’est que leurs installations sont ultra modernisées. Toutes les infrastructures du site visent à assurer un flot incessant de viande transformée en sortie de chaîne. Ce protocole abattage massif se veut également respectueux des animaux. C’est en tout cas ce que tente de justifier le directeur de la chaîne. Les pratiques mises en œuvre en réalité dans le système n’apparaissent pourtant pas du coup en cohérence avec le discours du directeur. Les images tournées par Erwin Wagenhofer sont en effet en contradiction totale avec cette déclaration. On y voit des poulets entassés sur des tapis roulants qui se marchent dessus. Ceux-ci sont pendus par les pieds avant d’être électrocutés puis égorgés sous les yeux de leurs semblables. La décentralisation des fermes et l’impossibilité de rentrer dans ces usines à tuer favorise l’hypocrisie de la société qui continue à consommer les poulets en sortie de chaîne et ne souhaite pas voir les conditions de leur production.

La privatisation des ressources publiques

Il est courant que les sources d’eau, les puits de pétrole, les forêts et tout autre type des ressources publiques appartiennent à l’Etat. Celui-ci se porte alors garant de l’accès de chacun à leurs bienfaits et de la pérennité de ces ressources. Or, le réalisateur montre qu’en réalité la plupart des sources d’eau ont déjà été privatisées et que le plus grand propriétaire d’eau de sources au monde n’est autre que Nestlé.

Selon les propos de Jean Ziegler, cette privatisation est accompagnée d’une privation pour les plus faibles. Il soutient également que le président de Nestlé lui-même ne peut rien changer à cela. Ce sont les actionnaires qui dominent et s’il n’adopte pas leur façon de raisonner il sera immédiatement congédié. C’est donc ainsi que Peter Brabek, ancien pdg de Nestlé, défend les OGM et affirme que la privatisation de l’eau de source est une bonne chose. Cela permet, selon lui, de se rendre compte de sa valeur et d’éviter son gaspillage. Il ne cache pas non plus le fait que vendre l’eau de source en prive certaines personnes mais il affirme que c’est la condition nécessaire pour que Nestlé pérennise son activité et continue d’employer tout son personnel. Il utilise donc une forme de chantage économique pour justifier son activité. Le documentaire d’Erwin Wagenhofer se conclue sur cette phrase. C’est comme si tout un film n’avait pas suffit à expliquer à ces grandes personnalités l’urgence de la situation et combien leur stratégie de s’enrichir sur le dos des autres ne fait qu’accentuer les rivalités entre les classes sociales et les différentes parties du monde.

Impact sociétal et avis personnel

Impact sociétal

We feed the world est sorti dans de nombreuses salles de cinéma à travers le monde. Il a réalisé un box-office proche du million de spectateurs dont 180 000 entrées en France. Son impact sociétal a été bien plus grand. En effet, l’auteur est l’un des premiers a avoir dénoncé auprès du grand public la chaîne agroalimentaire moderne en étudiant chacun de ses maillons. N’ayant pas tourné une seule image en caméra cachée, le film expose une société éhontée qui ne déguise plus ses horreurs et ne cherche aucunement à les éviter. On peut cependant lui reprocher de ne pas apporter de solution et de jouer la carte des émotions de manière excessive pour faire passer son message.

Impact sur mon projet de carrière

Voulant travailler dans le monde de l’agronomie, ce film m’a conforté dans l’idée qu’il restait encore énormément de travail et que les circuits industriels n’ont qu’un impact négatif sur le climat et la société. A terme, j’aimerais travailler dans de grandes institutions telles que l’ONU ou l’Union Européenne pour pouvoir réguler les excès du monde agricole tel qu’on le connaît actuellement. Cette réforme passe avant tout par la connaissance de ses défauts et c’est en cela que des films comme celui d’Erwin Wagenhofer doivent continuer à trouver des financements et à paraître en salle.

Référence liée au sujet

livrenoir

J’aimerais lier le sujet de ce film au Livre Noir de l’Agriculture de Isabelle Saporta car je trouve que celle-ci a un discours beaucoup plus rationnel. Pour critiquer les mêmes choses elle démontre de manière extrêmement scientifique que le modèle productiviste actuel est mauvais pour tous ses acteurs. Elle s’intéresse également au volet nutritionnel qui est laissé de côté par Wagenhofer. Je trouve tout de même son film excellent et il me semble être un très bon thermomètre qui révèle comment fonctionne notre société actuelle au-delà du volet agricole.

 

Par Stanislas Bromberg, le 17.04.2018

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